Labadee, plus belle plage d’Ayiti, porte le nom d’un ancien colon très cruel

Article : Labadee, plus belle plage d’Ayiti, porte le nom d’un ancien colon très cruel
21 mai 2020

Labadee, plus belle plage d’Ayiti, porte le nom d’un ancien colon très cruel

Labadee est belle. Mais elle porte la marque du système colonial. Regard sur ces lieux qui héritent des noms de colons criminels.

J’ai grandi à Cap-Haïtien. À quelques kilomètres de Labadie (ou Labadee). C’est l’une des plus belles plages de la Caraïbe. Oui, elle se trouve en Ayiti, l’un des pays les plus appauvris du monde. Nous sommes nombreux à vouloir « visiter » Labadie. C’est quasiment impossible, pour la masse. Mais pourquoi ? 

Labadie est une attraction touristique privée. Elle se trouve dans un village éponyme d’une section communale de la ville du Cap-Haïtien. Depuis 1985, Labadie est louée à la compagnie américano-norvégienne Royal Caribbean International. Et, elle accueille plusieurs centaines de milliers de touristes par an. En 2019, ils étaient plus de 721 000 à profiter de cette merveille. 

Crédit : Prayitno

Il y a deux Labadie

J’ai écrit merveille ? Pardon ! Bon, c’est une très belle plage… si je peux faire confiance aux images tournées à l’intérieur. Je n’ai pas encore eu la chance de visiter Labadie (la plage privée), comme presque tous les Ayitiens de la masse. On ne connait pas les conditions d’y accéder également. Un très petit sondage sur Twitter a montré que seulement 5 % des répondants connaissent les conditions. 

On ne peut que traîner dans le village, et regarder passer les croisières. Il y a deux Labadie. Une pour les blan* et les nantis ; et l’autre pour la masse.

Labadie, ce criminel 

Le projet de Labadie continue, même après l’indépendance ! La postcolonie. Je ne parle pas de la plage ou du village. Je parle de ce Labadie qu’on présente simplement comme un ancien esclavagiste français

Il faut se référer au baron De Vastey[1], pour le connaître un peu. Dans son livre Système colonial dévoilé, De Vatey présente, entre autres, certains criminels qui ont terrorisé la colonie de Saint-Domingue. D’emblée, il définit le système colonial, caricaturalement, comme « la domination des blancs, le massacre ou l’esclavage des noirs ».

Labadie est le nom de l’un de ces anciens criminels qui massacraient les Noirs. Habitant du Borgne, il faisait fouetter « ses Noirs » à mort. Et, bien souvent, il les enterrait vivants[2]. 

Labadee, crime, système colonial
Crédit : Micky-Love Mocombe

Aujourd’hui, ce nom ne peut guère faire l’honneur du « peuple » ayitien. Labadie n’est pas le seul criminel dont un lieu porte le nom. C’est le cas de la ville de Desdunes (commune du département de l’Artibonite). De Vastey rapporte que Desdunes père a fait brûler vif, successivement, 45 noirs, hommes, femmes et enfants. À la suite du père, toute l’exécrable famille Desdunes a commis des cruautés de tous genres[3]. 

Delmas, Bellance : sont également des noms d’anciens colons criminels[4]. Delmas enchaînait ses esclaves dans un poteau, les enterrait vivants. Bellance enchaînait et enterrait vivant également. Il taillait à mort, mettait sur les plaies ensanglantées du citron, du piment, du sel, etc. 

La société ayitienne contemporaine, la masse en particulier, subit la violence symbolique exercée par ces noms de criminels. Rompre tous les liens avec la colonisation, comme le voulait Jean-Jacques Dessalines, est encore aujourd’hui une nécessité.

Ô Labadee, tu es belle ! Mais il y a du sang sur tes lettres. 


Références

[1] Baron de Vastey, Le système colonial dévoilé, 1814, Cap-Henry, Chez P. Roux.

[2] Baron de Vatey, Op. cit., p. 47

[3] Baron de Vatey, Op. cit., pp. 48-49 

[4] Baron de Vatey, Op. cit., p. 5

* Étranger fortuné.

Partagez

Commentaires

Mélissa
Répondre

Peut être donner ces faits à votre président qu'il change leur nom
Il aura fait quelque chose de positif au moins durant son mandat.

Micky-Love Myrtho Mocombe
Répondre

Merci Mélissa. Je pense qu'il y a un vrai débat à engager sur la situation postcoloniale dans le pays. Nous espérons que cela devient une "question sociale". Ces questions n'intéressent pas les dirigeants. Mais quand-même ce sujet arrivera au plus haut niveau.

Joseph Desrivières Raymond
Répondre

Très bel article !

Micky-Love Myrtho Mocombe
Répondre

Merci Raymond !

Carly
Répondre

L'article est on ne peut plus fascinant mais il y a quelque chose à considérer, il n'existe pas deux labadie comme mentionné dans l'article. La zone privée est un sous-ensemble du village, tel est le cas pour les autres plages( Belly,Dhaloo)...

Micky-Love Myrtho Mocombe
Répondre

Bonjour Carly et merci pour votre commentaire, ça fait plaisir. En fait, pour cette partie, il faut lire au second degré. Je ne veux pas parler directement de Labadee (plage ou village). C'est comme l'expression Peyi pa m nan diferan.

Herno Thelemaque
Répondre

Pou mwen Baron de Vatey te fè yon gwo travay anthropologique. Yn travay memwa. Non selman li te yon temwen vivan, anplis li te yon konseye pou Christophe.

SAINT SUME James
Répondre

En tant qu'historien j'ai eu a dire vraiment il y a un problème de mémoire en haiti il n'y a pas de valorisation ni d'appropriation et transmission de savoir en Haïti ce qui devrait être l'un des rôles du Ministère MC et autres institutions du pays .
Mais le problème qu'y a avec le texte reste en autre une limite intentionnelle et émotionnelle . Les rues, les zones , même les villes peuvent avoir des noms des colons tres méchants et même pire que ça, cela peut servir comme support pour faire connaitre aux habitants de ses lieux susmentionnés le passé douloureux de ses grands parents. Il vient alors de poser le problème autrement est ce le nom que porte une zone ou la transmission des valeurs historiques lequel des deux est le problème.
Il n'y pas de peuple sans mémoire et sans culture mais quand il est ignoré par les garants de nos institutions et la transmission n'est pas faite d'une génération a une autre là on le pays aura la chance de revivre son passé .

Micky-Love Myrtho Mocombe
Répondre

Merci pour votre approche. C'est une dimension essentielle effectivement à prendre en compte. Le débat sur la colonisation n'est pas encore engagé dans le pays. Le "trauma colonial" est encore là.

Micky-Love Myrtho Mocombe
Répondre

Efektivman se yon gwo gwo travay. Fòm travay sa yo nesesè pou nou rale, pou n ka gade nou anfas, pou n aji sou senbòl yo.

Frantz Augustin
Répondre

Etant donne qu'on est peux instruit sur notre histoire, est qu'il y a lieu d'entamer une campagne de changement de ces noms, qui va comprendre la necessite d'une telle campagne. a l'example de ce qui se passe aux USA concernant les ephigies d'ancient esclavagists dans the Sud?

Micky-Love Myrtho Mocombe
Répondre

Frantz, je pense que le travail à faire est beaucoup plus profond, qu'un simple changement de nom. Effectivement, c'est un élément dans l'ensemble. C'est tout un projet de déconstruction ; une décolonisation qui doit être, je pense, avant tout mentale. Les noms, les symboles, etc., je pense, comme tu le dis, doivent être repensés.

Mawulolo
Répondre

L'une des plus célèbres plages d'Accra au Ghana (Afrique de l'Ouest) est dénommée "Labadi beach" (Plage de Labadi). Coïncidence ou similitude avec Haïti ? Ou un lien historique ?
Cela reste à trouver

Micky-Love Myrtho Mocombe
Répondre

Wow, c'est intriguant. Peut-être qu'il faut effectuer des recherches sur l'histoire des deux espaces. Perso, je n'ai aucune idée pour le moment. Mais je pense qu'il y a peut-être un lien. On saura après investigations. Rire.

Michel Nau
Répondre

Il ne faut pas effacer une réalité historique dont nous devons avoir conscience pour mieux la problématiser. (Aimé Césaire)

Ascencio Paul
Répondre

Je pense que si le Bellance dont vous parlez correspond à Belle-Anse, cette ville du Sud-Est d’Haiti, il y a une erreur puisque cette ville s’appelait Saltrou auparavant. Le nom a été changé en Belle-Anse par le gouvernement de Duvalier à la demande d’un élu de la région. En effet, le littoral fait de belles anses qui m’a fait dire à mes amis belle-ansois qui m’ont fait découvrir cette ville et les cascades de Pichon en 1992, on devrait plutôt appeler la ville Belles-Anses.